Livre

Interview exclusive avec Bernard Werber – Les Fourmis

A l’occasion du vingtième anniversaire de la parution de la saga culte Les Fourmis de Bernard Werber et du coffret collector anniversaire paru au Livre de Poche , Science & Vie Junior a voulu en savoir plus sur la naissance de ces romans et est parti à la rencontre du romancier Bernard Werber… Interview exclusive.

REGARD SUR LES FOURMIS, 20 ANS APRÈS

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Bernard Werber, Les Fourmis ont été publiées pour la première fois au Livre de Poche en 1993. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce livre culte ?

Les sociétés de fourmis m’intriguent depuis que je suis gosse.

À 8 ou 9 ans, j’essayais de les élever dans des pots. Malheureusement, comme je n’avais pas de reine, mes « colonies » étaient vouées à l’échec. Plus tard, j’ai fait mieux… À 16 ans, j’ai commencé à écrire un journal tiré de mes observations.

C’est un texte de quarante pages et c’est en fait la toute première version des Fourmis. Pendant douze ans, je n’ai cessé de l’augmenter, de le réécrire. Et après plus d’une centaine de versions, j’ai enfi n réussi à le publier !

Quelle persévérance !

Ce qui m’a servi d’aiguillon, c’est que pendant tout ce temps,lorsque je commençais à parler de fourmis, quelles que soient les personnes auxquelles je m’adressais, je sentais, comment dire… l’ennui poindre. Alors, c’est devenu un vrai défi : j’ai décidé de rendre passionnant le sujet a priori le moins « sexy » du monde…

Votre expérience de journaliste vous a-t-elle été utile ?

 Oh oui, j’ai appris beaucoup de choses, directement de mes amis scientifi ques. À 21 ans, j’ai ainsi réalisé un reportage en Côte d’Ivoire sur les fourmis magnans. Elles forment de terribles colonnes qui dévorent tout sur leur passage. Et puis j’ai découvert qu’il existait des éleveurs de fourmis. Je leur ai demandé de m’installer une fourmilière chez moi, cette fois dans les règles de l’art… Au départ, elle comptait mille deux cents individus et six reines.

Et ensuite ?

Elles se sont livrées à une terrible guerre intestine et à la fin, il ne restait qu’une reine ! Ce coup d’État et ces péripéties m’ont directement inspiré plusieurs scènes du livre…

Avant d’être auteur, vous avez donc été journaliste scientifique pendant sept ans [au Nouvel Observateur, NDLR].

Voyez-vous la fiction comme une autre forme de vulgarisation?

Tout à fait. Lorsque j’étais journaliste scientifi que, j’ai toujours essayé d’être très clair. Je me fi xais pour objectif d’intéresser les lecteurs les plus diffi ciles à atteindre : ceux qui n’avaient pas de formation ou de curiosité scientifiques. Je devais écrire d’une manière simple des choses compliquées et ça… c’est compliqué !

Ce n’est pas à Science & Vie Junior que nous dirons le contraire. Mais alors, qu’est-ce que la fiction apporte en plus pour vulgariser ?

Le suspense ! Si vous parvenez à maintenir le lecteur en haleine en ne lui donnant pas ce qu’il réclame, sans le frustrer pour autant, vous pouvez faire passer tout un tas de choses.

La technique de l’escalier dans la cave est un bon exemple. Les personnages remontent du souterrain en disant : « Je ne peuxpas vous raconter ce qu’il y a en dessous, c’est trop énorme. » ; le lecteur, s’il est curieux, a envie de savoir ce qu’il y a en dessous, bien sûr. Et ça permet de glisser des tas d’informations scientifiques étonnantes. En fait, ce qui m’a demandé le plus de travail dans l’écriture des Fourmis, c’est bel et bien la maîtrise de l’art du suspense. Ça ne s’enseigne nulle part. Bon nombre de mes réécritures ont consisté à augmenter lentement le niveau de tension de base, à tendre mon récit comme un arc. La dernière étape a été décisive : mon éditeur m’a demandé de réduire mon texte de 1 500 pages à… 350 pages !

Coffret-en-3D-trilogie-les-fourmis-bernard-werber-science-et-vie-juniorUn roman permet aussi de faire passer des messages plus personnels ?

Tout à fait. Dans Les Fourmis, le message que j’ai essayé de faire passer, c’est que nous devrions être humbles. Cette espèce est apparue il y a 120 millions d’années, elle a survécu, prospéré, et sans doute compris bien des choses qui nous échappent encore aujourd’hui. Soyons humbles donc, ne méprisons pas nos colocataires terrestres… Et intéressons-nous aux petites bêtes, même si elles ne produisent pas de miel !

Comment définiriez-vous vos livres ? Est-ce de la science-fiction ? Du fantastique ?

Je n’aime pas trop les cases trop établies, alors j’ai inventé le terme de « philosophie fiction ». Depuis Les Fourmis, tous mes livres transmettent le même message : le progrès ne sera pas délivré par la technologie mais par les changements de conscience. J’écris sur l’humanité, en fait. Selon le principe de Gödel, on ne peut comprendre un système que si l’on s’en extrait. Pour comprendre l’humanité, j’adopte donc le point de vue des fourmis, des anges, des dieux, ou même de la Terre…

La Troisième Humanité, votre dernière trilogie (le deuxième tome vient de sortir), rappelle terriblement Les Fourmis : il y est question de colonies de microhumains (essentiellement composées de femelles) et l’Encyclopédie du savoir relatif et absolu y fait son grand retour. C’est un retour aux sources ?

Tout à fait. Dans Les Fourmis, je glisse l’idée que nous pourrions nous inspirer de ces vénérables insectes, dans la Troisième Humanité, j’imagine carrément une humanité vivant en fourmilière. C’est donc l’étape suivante. Une vraie suite. Et à vrai dire, un sujet qui est plus fort que je ne le croyais au début… La trilogie se transformera peut-être en tétra, pinta ou même en décalogie !

 

Interview réalisée par Jérôme Blanchart, journaliste à Science & Vie Junior.